…Les artistes contemporains au Bénin d’une décennie à l’autre / …Contemporary
artists in Benin from one decade to next
Joseph C E Adandé
Retour en force de l’artiste plasticien / Visual artist’s powerful comeback
Gislain Bidossessi Fadohan
L’état d’urgence / State of emergency
Fabiola Badoi
Les artistes / The artists
e de mémoire nous a dit qu’il fallait un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir pour gagné chaque pas… Tel est le principe auquel se conforme l’ABAP en se lançant dans la mise au point d’un second répertoire des artistes du Bénin. Cette tentative pour faire connaître l’art contemporain béninois et ses acteurs est indispensable pour ne pas toujours rester dans l’ombre. La pleine lumière projetée ainsi de façon continue et persistante sur les œuvres de l’esprit de nos contemporains, nous permet de mieux nous connaître comme elle donne une chance à chacun d’eux de se faire découvrir ailleurs que dans leur propre pays. Mais il ne faut pas croire que tout fut aisé. En effet, le deuxième répertoire des artistes et
plasticiens béninois ne semble pas avoir suscité le
maysême enthousiasme que le premier, si l’on en croit
le nombre d’inscrits. Il confirme pourtant, à l’examen, les grandes tendances et orientations décelées depuis le premier qui a eu la force de rassembler les artistes
vivant sur le territoire national et les autres, de la diaspora, mais qui se sentaient par l’âme et l’expression d’ici ; ce brassage des idées et des personnalités a donné comme résultat un premier répertoire où l’on peut affirmer que l’art «contemporain » au sens où il est entendu sur la scène internationale a commencé à
prendre sa place, toute sa place dans notre pays.
Il est en effet attendu de l’artiste contemporain
qu’il assume, en totalité sa création et sa créativité ;
ainsi le recours à la tradition, aux us, coutumes et leur translation pour le visuel dans les œuvres d’art
deviennent moins contraignants ; l’art n’est plus appelé à être le miroir d’un quelconque patrimoine mais le signe d’un dialogue de séduction entre l’artiste et ses publics d’ici et d’ailleurs.… Il est loisible de se demander dans quelles conditions une telle crase se réalise-t-elle ;faut-il une catégorie particulière d’artistes, car en fait dans la réalité, la condition des artistes n’a guère vraiment changé depuis le premier répertoire; ils continuent d’être pour la plupart des autodidactes, formés le plus
souvent sur le tas, obéissant principalement à leur propre inspiration et à leur volonté à vrai dire à leur passion d’être « artistes » et de le demeurer plutôt qu’aux règles et prescriptions académiques d’une institution de formation à laquelle se substituent depuis bien longtemps quelques ateliers de leurs aînés, pompeusement appelés les « doyens », ateliers qu’ils listent prestement comme les centres de leur initiation artistique sans diktat ; la population est essentiellement masculine, mais il convient d’observer
que les rares femmes qui osent troubler la scène de
leurs ébats et de la fougue de leur jeunesse audacieuse
seront bien capables d’ici quelques années de tenir
la dragée haute à leurs collègues, tant leur mordant
est grand. On ne sait leur reprocher leur apparente
insolence, celle-ci a toujours été la porte du succès.
Mais l’art contemporain est aussi le lieu des rencontres
et des influences qu’on subit et assimile dans une
volonté de dépassement ou d’enrichissement de
l’héritage commun aux artistes. Le mimétisme y est
certainement pour quelque chose.
Tenez une de nos artistes contemporains est devenue
experte en « drapés », non pas celui des revenants
dont le jeu de toge continuera de séduire pendant
longtemps, mais de monuments publics et de grands
bâtiments nationaux, dans leur propre pays ou
ailleurs, ; inutile de vous demander si le public béninois y comprend quelque chose, oublieux que les rois du
Danxomè avaient l’habitude de couvrir de grandes
toiles appliquées ornées de motifs, les toits de leurs
palais pour les fêtes des coutumes. Il n’y a pas de doute
que notre artiste n’a pas puisé son inspiration de ce
passé historique, si éloigné de la modernité…
On peut donc penser qu’il y a bien une jeune génération
d ’artistes qui, sans se refuser à aller vers son propre
destin, s’assure une rupture lente et claire avec les
aînés, consciente qu’un public nouveau désormais est
là qui frappe aux portes et attend d’être séduit. Cette
nouvelle génération, surtout lorsqqu’elle affirme
être issue d’une école, en donne les preuves, non pas
nécessairement dans le choix des thèmes, mais surtout
dans le traitement graphique des figures qui sont plus
soignées ; la géométrie des formes apparaît clairement
et la couleur qui est la raison d’être de la peinture
par exemple est utilisée pour créer, à elle seule le
mouvement. La volonté clairement affichée de prendre
ses distances envers un patrimoine ne la pousse
pourtant pas à cracher sur ce qui toujours restera
sacré. Les anciens rois du Danxomè seront toujours
peints, sculptés, mais Béhanzin chaussera des lunettes,
le confondant presque aux intellectuels qu’il n’a pas
connus et auxquels il ne se serait jamais confondus.
L’artiste contemporain joue aussi avec les mots et
prend part de cette manière aux plus grands débats
contemporains. De Lègba, le « glébeux », mais connu
pour être l’intermédiaire entre les dieux et les
hommes, Aplogan Edwige fait un être parcouru de
lumières multicolores, tout le contraire de la motte de
terre qui habituellement le représentait couronné de
deux cornes qui font plus de lui un combattant qu’un
messager.
La disponibilité des moyens techniques autorise
aussi les nouvelles formes de notre art contemporain.
Autrefois, sans les masques du Gèlèdè, il n’y avait
pas d’art, du moins pas de sculpture digne de ce
nom ; aujourd’hui, et le répertoire le montre bien,
les sculpteurs de masques Gèlèdè n’ont plus la première place et pourtant… Grâce à la technologie
contemporaine, la sculpture passe par les machines ;
plus aucun bois n’est impropre et les plus durs, de
couleur rougeâtre, se prêtent à des représentations
dignes des anciennes sculpteurs où on ne voit plus
seulement la tête, mais tout le personnage du danseur.
Les mutations sont donc évidentes et les changements
de mentalité se lisent dans des œuvres chaque fois
plus audacieuses les unes que les autres dont certaines
défient largement les capacités d’hier. Le sculpteur
contemporain est devenu un joueur, et la sculpture
plus ludique…
Le propre de l’art, c’est de raconter une histoire. Dans
l’art contemporain béninois, l’histoire que l’œuvre
raconte est au-delà de ce qui apparaît au regard,
dans l’immédiateté ; elle demande aujourd’hui, en
permanence une reconstruction, laissée au soin de
celui qui regarde, observe, se laisse séduire.
On comprend aisément qu’il s’agisse d’histoires
multiples, changeantes en fonction de tout l’imaginaire
et de toute la culture dont l’amoureux d’art est
détenteur, toutes aussi belles les unes que les autres. Il
est tout simplement heureux que nos artistes se soient
si bien insérés dans le temps qui change pour se saisir
en permanence des nouveaux outils pour partager
et faire connaître notre imaginaire qui lui aussi doit
probablement continuer d’étonner et de faire admirer
les dons de nos artistes contemporains.












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