Pleins les yeux


Fabiola BadoiEn 2008, l’art contemporain au Bénin était en effervescence. Pourtant, vu le peu de lieux d’expositions, de  visibilité des artistes, de l’intérêt limité du public, on pouvait  légitimement en douter. En 2010, pour faciliter l’accès à la  création, Elowa ouvre avec Waba les portes des ateliers de 45 artistes plasticiens de Porto Novo et de Cotonou et édite le catalogue Waba, 500 exemplaires  d’un ouvrage de textes et images sur leur travail. Cet ouvrage venait suppléer  aux rares catalogues qui ne faisaient place qu’à une poignée d’artistes déjà  reconnus. Avec cette action, Elowa souhaitait susciter le goût pour les arts  chez un public plus large, faire un état des lieux et laisser une trace écrite du  paysage de l’art plastique du moment.

La tentation de « couvrir » le territoire, était vouée à rester un rêve, irréalisable,  vue l’ampleur de la tache et les moyens qu’elle aurait demandé. Nous remer-  cions ABAP de nous avoir associés pour faire de ce rêve une réalité.  Notre reconnaissance va aussi à l’Union Européenne à travers son programme  société civile et culture, le PSCC, et au Ministère Béninois de la Culture : ils ont  créé les conditions et le cadre qui nous ont permis de l’accomplir.  A Sarah Dugrip, pour avoir relevé l’empreinte, imaginer l’ouvrage si subtilement.

Lors du recensement, nous avons été heureux de découvrir le travail des  artistes, de nous laisser surprendre par l’évolution de certains, de découvrir  de nouveaux noms, de les sortir parfois de l’isolement lié souvent à l’absence  d’écoles, des centres d’art, des galeries, des formations ou des rencontres…  Nous sommes fiers d’avoir réuni 179 artistes sous un toit qu’ils partagent avec  les professionnels du domaine, avec les structures et les lieux, qui défendent  leurs intérêts, les représentent et assurent leur visibilité…

Le plus beau a été de voir qu’ici comme partout l’art est enfant de bohème,  qu’il peut prendre forme dans une maison bourgeoise ou petit atelier en ville,  naître sur une plage ou surgir dans un village isolé. Convaincus que l’artiste,  comme l’art, n’a pas de territoire fixe, qu’il ne peut pas être estampillé australien, européen ou africain, nous nous sommes persuadés qu’il n’est pas pour  autant de nulle part.

L’artiste béninois ne conçoit pas l’individu comme une entité isolée. Le monde  se présente à lui comme un ensemble d’énergies sans cesse « renouvelables »,  perception qui doit venir en partie, probablement du vodun. Le vodun, plus  qu’une culture, plus qu’un pilier ou qu’un socle, le vodun est religion.  La croix croise les idoles, l’étoile, le croissant, les esprits ou le Fa… l’artiste,  comme l’homme ici, fait siens les rites, les « reliures » à l’au delà.

Peu centré sur l’intime, pudique, (à quelques exceptions près), il n’étale pas ses  émotions, ses angoisses, ses blessures ; sans s’octroyer le luxe de s’y attarder,  il préfère penser famille, communauté ou continent. Si on relève des pans  intimistes c’est qu’on devine ce que l’art a laissé transparaître en se passant  de son consentement. La femme, source, parcourt l’oeuvre plus en mère qu’en  amante.

Son riche terroir est la tradition, les valeurs culturelles, qu’il transcrit pour les  préserver ou pour s’en affranchir, remous entre l’attrait et la peur de modernité  d’une société en transition. Il observe les mœurs et il en fait des masques ; il  regarde les tissus, les coiffures, et les coud, taille ou les sculpte ; il recueille les  adages, les titres de ses œuvres sont parfois des proverbes ; il capte la vibration  de la terre, ses rythmes, exalte la nature, les couleurs, les visages neufs de la ville.

L’Afrique… L’artiste béninois est africain. Blessé par l’histoire, pas encore re-  mis, il exorcise le passé. De voir son continent « sous perfusions », engagé, il  œuvre dans la Cité pour le guérir des maux venus d’ailleurs ou d’ici.

Un autre aspect manifeste est la préoccupation pour l’environnement, traduite  dans la diversité des matériaux, la richesse des matières, qu’elle debouche sur  un art de recuperation ou non, elle est ressort d une belle inventivite.

L’art conceptuel ? Là encore, l’artiste béninois comme Antée, puise sa force,  son élan créateur dans la terre, dans ses racines, avec un regard sur l’actualité,  mais à prendre son envol d’aussi loin, il frôle la conscience collective qu’il pare  de son entendement du monde et touche à l’universel.

Picasso, Basquiat, des influences ? Un aller retour de l’art entre cultures qui  « sévissent » (dans un mot inventé) au sens de « propager leur sève » pour  aller et revenir à l’essentiel qui est d’ici avec ailleurs.  Pour finir, il y a l’audace, l’audace de faire de l’art un choix de vie.

Fabiola Badoi 

En avril 2013 elle crée à Paris La dilettante avec Didier Houénoudé, pour défendre l’art  contemporain, pour accompagner et suivre l’évolution des artistes invisibles.

Roumaine, elle vit entre Paris et Cotonou.