L'art plastique béninois aujourd'hui


Joseph ADANDE, Critique d'art

Le catalogue que vous tenez dans vos mains, ami lecteur, est le répertoire des plasticiens actuels de la République du Bénin. Il a été compilé en 2013, c’est-à-dire il y a quelques jours. Vous n’y trouverez et nous le regrettons vivement que quelques unes de leurs créations. Mais ce qui y figure est suffisant pour ce faire une idée de la scène des arts plastiques béninois dont la grande vivacité est évidente. Il a été réalisé par les soins de l’Association Béninoise des Arts Plastiques, sous l’égide du Ministère Béninois de la Culture et de l’Alphabétisation. L’Union Européenne, par le Programme Société Civile et Culture (PSCC), y a apporté une contribution essentielle qu’il convient de saluer. Je sais que vous trouverez par vous-même ce qu’est l’ABAP. Pour vous y aider, permettez moi de vous dire qu’il s’agit d’une association de jeunes plasticiens qui ont décidé d’investir l’espace peu conventionnel laissé par un ancien passage sous la place du souvenir pour y installer une galerie d’art contemporain, transformant, audacieuse entreprise,la rue en un espace de négociation de l’art.Nous connaissons l’histoire des ponts des arts, ici, on est déjà allé plus loin.

Le temps relativement court mis pour rassembler les données de ce répertoire est le signe que certains acteurs de la filière culturelle, l’ABAP en particulier, ont pris conscience que ce pays, le nôtre, qui n’a jusqu’à présent découvert aucun autre or que le blanc qui se vend si mal, a probablement une autre carte à jouer. Il est probable, voir certain que si un jour on parvient à parler de développement ici, une porte essentielle d’entrée en sera la culture sous toutes ses manifestations mais plus particulièrement sous celle de la création plastique. Elle ne cesse du reste d’étonner plus d’un observateur attentif et la plupart des historiens d’art et critiques internationaux ont du mal à expliquer pourquoi, dans un aussi petit pays, il y a autant d’artistes de grande qualité. Certes le nombre ne fait pas tout, mais c’est déjà un repère important sur l’échelle du temps. En effet, peu avant les années 90, l’art plastique béninois contemporain ou actuel était presque inexistant : on pouvait compter sur les doigts d’une seule main ses membres. Il faudrait peut-être apporter des nuances aujourd’hui et dire que nos artistes contemporains étaient en dormance car, en moins de vingt ans, un nombre impressionnant de jeunes s’est mis à créer, lançant un défi unique à l’absence de formation systématique, se livrant à la débrouille ou mieux au « bricolage » pour dire au monde qu’elle en avait dans les tripes et que son imaginaire dérangera les cadres et repères établis. Nous en tenons aujourd’hui la preuve dans nos mains.

Sur la base de ce répertoire, on peut affirmer qu’il n’y a pratiquement plus une seule province, une seule ville dans notre pays où on ne rencontre au moins un plasticien. Oui, l’art actuel béninois semble surgir « comme par surprise, là où on l’attend le moins » comme l’affirmait Dubuffet. Ne m’interdisez pas de penser qu’il était aussi d’ici tout en n’y ayant jamais vécu…Un artiste a toujours été un esprit universel.

Le plus grand nombre se trouve dans se trouvent dans le Littoral (73),l’Atlantique (40), l’Oueme (19) et le Zou (16) qui sont aussi les espaces où il ya un monde cosmopolite, des débouchés pour écouler les créations et en vivre aussi. Il n’y aura pas à s’étonner, dans les prochaines années,que le Zou voit croître le nombre de créateurs : Dominique Zinkpè vient d’y installer un centre de formation, de résidence et d’exposition et les premiers bénéficiaires devraient en être les artistes à proximité de ce centre à Abomey. L’art a besoin de la multiplicité pour se faire, de la confrontation pour se conforter et de la différence pour s’affirmer. La solitude ne lui a jamais été utile que pour un instant, celui où il faut essayer de vaincre la matière hostile, seul, face aux démons de la limite et du découragement.

Les artistes d’aujourd’hui sont d’abord et avant tout des créateurs. Comme ceux d’hier. Ils cultivent l’amour des œuvres de l’esprit. Leur ambition n’est pas différente de celle de ceux qui les ont précédés et dont l’histoire de l’art s’est écrite au fil du temps.

Comme hier, ils prennent leur inspiration dans le vécu quotidien, sensibles à ce qui s’y passe, soucieux de faire toucher des yeux – car nous sommes bien dans le visuel – ce qui les gêne et devient ainsi une entrave au bonheur de l’humain. Certains d’entre eux commettent l’homme à se regarder en face dans ces œuvres qui ne sont rien d’autre que des projections de mondes intérieurs dont la réalité échappe à la plupart d’entre nous.

Mieux qu’hier, ils se refusent à attendre que la fortune critique de leurs œuvres soit posthume et que leur bonheur de vivre le soit aussi. En cela ils sont rejoints par la cohorte des musiciens qui proposent le « gbe dudu » « la joie de vivre » comme une philosophie simple et immédiate en terre béninoise. Rassurez-vous, c’est un bonheur humain, fragile, qui souvent se contente de peu,souvent de l’essentiel en attendant. Car nos artistes sont aussi des hommes de l’espoir, qui savent qu’un jour leur heure sonnera et surtout que c’est « petit à petit que l’oiseau fait son nid », qu’il n’est jamais trop tard. Conscients de ce qu’il convient de vivre l’ici,l’aujourd’hui et le maintenant, ils n’entendent toutefois plus être considérés comme une catégorie de sous-artistes qui alimente la créativité des autres, les fournisseurs de matière première à une industrie de l’esprit qui mouline d’ailleurs des théories, des approches et l’inévitable capitalisation des savoirs et des regards. Comme hier, ils se refusent à rester à la périphérie et entendent être présents partout où les artistes le sont. Certains de ceux que vous retrouverez dans ce répertoire ont touché à bien des matériaux. Ils ne font pas que dans la récupération mais lorsqu’ils décident d’utiliser ce truchement, c’est avec bonheur qu’on se surprend à les admirer : leur art n’a pas besoin du luxe tapageur des matériaux dispendieux parce qu’ils savent utiliser aussi bien la pierre que le bois, la toile de jute ou le tapa, les sculptures ancestrales ou les formes tout à fait modernes construites uniquement à partir de boîtes de conserve.

A la différence d’hier, ils n’ont plus peur de faire entendre haut et fort leurs convictions, à travers des œuvres dont la force tient souvent au refus de l’ordre actuel du monde qui commence au pas de leurs portes. L’humour que certains affichent le prouve bien. Ils connaissent ces grandes métropoles de l’art que sont Paris, Bruxelles, New York, Johannesburg, Dakar, Sao Paolo et j’en passe. Ils en suivent l’actualité artistique et plus d’un y a déjà été accueilli dans l’une ou l’autre galerie. Ils en fréquentent les Biennales aussi et en reviennent avec des prix, signe des temps, signe de la maturité de leur talent assurément dans un mode qui se veut globalisé c’est-à-dire sauvagement compétitif, mais preuve aussi que la conscience artistique contemporaine ne connaît plus les limites de la géographie, de l’argent quelle que soit sa puissance ou des préjugés de couleur. Les matériaux dont ils se servent sont ceux que l’on retrouve ailleurs. Mais ce qu’ils expriment est bien d’ici et ils y tiennent.

N’entendez pas que les œuvres sont toutes de même facture. Le temps en art est un grand maître aussi et ceux qui ont plus d’un quart de siècle de pratique et qui figurent dans ce catalogue beaucoup plus pour accompagner les débutants que pour se faire connaître s’expriment naturellement avec une autre maestria, même lorsqu’ils ne sont pas rentrés dans un monde de l’abstraction ou du concept. N’entendez pas non plus que cet art soit informe, sans identité. Beaucoup de jeunes artistes empruntent les éléments de leur grammaire à l’univers mental dont ils sont les héritiers. Les coulures de peinture, les formes proches de la culture vodoun, les signes de la géomancie, même les installations empruntant des formes toutes faites au patrimoine des religions du terroir ne sont pas rares dans leurs expressions. Non pas qu’ils soient formellement adeptes de telle ou telle divinité, pas plus qu’ils ne fréquentent assidument les temples où l’initiation laisse des traces visibles sur les corps et les esprits, mais ils estiment que les éléments plastiques suggérés par ce monde sont susceptibles d’inspirer et de nourrir la création contemporaine. A côté de ceux-là, il y a ceux qui se veulent résolument « modernes » et qui s’écartent du legs des ancêtres. Après tout, la peinture, c’est d’abord l’étalement des couleurs sur une surface et pour cela, il n’est besoin que d’un pinceau et d’une matière liquide, de consistance variable. La disponibilité de la peinture acrylique sur tous les marchés du pays, la capacité de tendre une toile de calico sur un châssis sont aussi possibles où que l’on se trouve.

Ami lecteur, il faudrait plus d’espace pour vous prendre par la main et faire, par ce répertoire, le tour des ateliers. Mais ce serait aussi vous faire une injure. Ce serait penser que vous ne savez pas voir par vous-mêmes et qu’il faut tout vous expliquer contrairement à la volonté de ces artistes de vous laisser continuer et achever chacune de leurs œuvres qui sont aussi les vôtres. Je vous invite à aller au-delà du répertoire vers les lieux où ils exposent. Je sais que jamais vous n’en reviendrez les yeux vides puisque vous les aurez rincés au contact des matériaux, des formes, des couleurs mais surtout, surtout de la bonne humeur et de la confiance aux lendemains des plasticiens béninois jeunes et moins jeunes.

Ce répertoire marque d’une pierre blanche la connaissance des artistes actuels du Bénin. Il est souhaitable que dans quelques années, l’entreprise en soit renouvelée pour que l’on puisse mesurer les progrès faits et les reculs observés. Je n’ai pas de doute que l’ABAP et les autres associations donneront des formations là où de toute évidence il en manque pour que partout puisse éclore les talents en sommeil de la création plastique.

Joseph C E ADANDÉ
Historien d’art
Maître de Conférences
Université d’Abomey-Calavi.